« L’histoire du design graphique participe à piéger le rôle des fxmmes à celui d’images, à éteindre leur action et leur liberté. »[22][22] Pourquoi y-a-t-il si peu eu de graphistes autrices ?, Vanina Pinter, Avril 2019.
Le design graphique peut aussi constituer un vecteur de réappropriation des représentations des histoires de fxmmes et du féminisme. Les images forment, aux côtés de la typographie, un enjeu très important du design, témoignant des travaux des fxmmes.
Se réapproprier l’idée de muse
« Sans imaginaire (et incarnations) de l’altérité, à partir de quel point de vue pourrions-nous rechercher une transformation de la culture ? Et comment construire ces imaginaires et ces incarnations, si ce n’est par une alliance avec ce qui a été réduit au silence, réprimé, dédaigné ? »[23][23] Les Faiseuses d’histoires, Que font les femmes à la pensée ?, Vinciane Despret et Isabelle Stengers, Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2011.
Le féminisme de la 4e vague poursuit le travail entamé par les précédentes en donnant également à voir des représentations du passé. Ces représentations qui ont manqué pendant des siècles existaient pourtant bel et bien mais provoquaient bien souvent un désintérêt qui les a empêché d’emmerger. C’est ce que les féministes démontrent en faisant emmerger de nouveau l’histoire et l’iconographie de nombreuses fxmmes, les sortant de l’oubli et l’anonymat auxquels elles étaient condamnées. Ainsi, s’inspirer des histoires de fxmmes passées nous aide aujourd’hui à changer nos modèles et nos perceptions. Nous prenons de cette façons la mesure d’à quelle point notre image de « la Femme » est une perception façonnée et conditionnée de toute pièce par des siècles de tabous et de censures mysogynes. Ces fxmmes, devenues nos muses, se différencient pourtant énormément des muses habituellement représentées dans l’histoire de l’art. Là où elles étaient lassives, passives, douces et sexualisées, les modèles féministes sont des battantes, des intellectuelles indépendantes.
Cependant, ces nouvelles muses féministes s’inscrivent elles aussi dans le passé car il est très courant pour les collectifs de chercher à s’inscrire dans l’Histoire, dans la mythologie, pour y puiser le plus de légitimité possible. Nous connaissons tou.te.s la figure d’Olympe de Gouges, pionnière du féminisme français ayant rédigé La Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne en 1791 avant d’être guillotinée à Paris en 1793. Une autre icône féministe plus récente est celle de Joséphine Baker, danseuse, chanteuse, actrice, vedette des années folles et membre de la Résistance au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Pourtant, la première image que nous avons d’elle, c’est sa chorégraphie, seins nus, portant une jupe en bananes, sur scène dans un décor de savane, incarnant le fantasme colonial. Malgré tout, elle est devenue la première icône noire dans le paysage visuel français. « Ainsi, elle se place sous les projecteurs d’une société dont elle se moque ouvertement [24][24] Joséphine Baker, artiste, résistante, féministe et emblème du Paris des Années folles, Romane Fraysse, pariszigzag.fr, 2021.." L’histoire de Baker a récemment ressurgi car elle est devenue la sixième femme, mais également la première femme noire de l’Histoire à entrer au Panthéon, suscitant moult débats.
Je pourrai citer bien d’autres exemples de fxmmes marquantes de l’Histoire et de la mythologie projetée en emblèmes féministes dans le design depuis des décénies comme les Amazones (peuple de femmes guerrières dans la mythologie grecque), Cléopâtre (reine d’Égypte Antique au premier siècle avant Notre Ère), Simone de Beauvoir (autrice du Deuxième Sexe, paru en 1949), Simone Veil (ayant porté la lutte pour l‘accès à l’IVG dans les années 70), Marguerite Yourcenar (première femme membre de l’Académie Française), etc. Je me contenterai de citer l’exemple de George Sand, romancière, dramaturge et journaliste connue pour son pseudonyme masculin et sa tumultueuse vie amoureuse, devenue l’égérie du collectif féministe Georgette Sand. On retrouve ce « rappel du passé pour comprendre les débats du présent [25][25] Faire des vagues, Les mobilisations féministes en ligne, Josiane Jouët, Katharina Niemeyer, Bibia Pavard, Réseaux 2017/1 (n° 201), pages 21 à 57.» dans les identités visuelles des collectifs féministes, puisque Georgette Sand reprend cette icône et son histoire pour justifier sa lutte dans le slogan : « Faut-il s’appeler George pour être prise au sérieux ? ». Toute l’identité visuelle du collectif est ainsi inspirée de cette femme de lettre du passé, de par le choix d’une police de charactère réale, typique de la période classique grâce à ses empattements et ses contrastes pleins-déliés. Elles reprennent également les couleurs des suffragettes, le vert et le violet, se revendiquant ainsi leurs héritières. Y est ajouté l’image du nœud dans les cheveux, perçu comme très (trop) feminin et futile, pour en faire un signe de reconnaissance et de marketing. « Les nœuds dans les cheveux, c’est pour jouer avec le ridicule. Les rubans c’est cul-cul ; mais c’est pour dire qu’en dépit de son apparence, toute femme peut être féministe[26][26] Propos de Gaëlle Couraud, membre de Georgette Sand, dans l’article Faire des vagues, Les mobilisations féministes en ligne, Josiane Jouët, Katharina Niemeyer, Bibia Pavard, Réseaux 2017/1 (n° 201), pages 21 à 57..», déclare à ce sujet l’une de leurs membres, Gaëlle Couraud.
Les millitant.e.s, en reprenant l’iconographie et/ou des signes distinctifs des mouvements passés, se réclament de l’héritage de ces féminismes, comme l’illustre très bien l’omniprésence de la couleur violette dans les identités visuelles des collectifs et projets. On la retrouve dans toute la charte graphique du collectif NousToutes mais aussi sur de nombreuses ressources féministes comme OuiOuiOui, Moi les hommes je les déteste, Yesss Podcast, Le génie lesbien, les Effrontées, Mécréantes, Présentes, etc. On remarque à quel point les identités visuelles des collectifs féministes et lesbiens sont proches. Ils sont en effet étroitement liés, le combat féministe devant énormément à ses millitantes lesbiennes qui sont souvent les premières à monter au créneau. Alice Coffin le développe mieux que moi dans son livre Le Génie lesbien, au sein duquel elle évoque également : "Le symbole des lesbiennes dans de nombreux pays est une hache à deux tranchoirs appelée labrys. Elle figure sur le drapeau noir et violet des lesbiennes. C’est l’arme des Amazones[27][27] Le génie lesbien, Alice Coffin, Éditions Grasset, 2020, Quand on accuse une féministe d’éxagérer, page 206.." Nous y retrouvons la couleur violette ainsi que le raccord à la mythologie et aux symboles de l’Histoire.
Très engagée depuis de nombreuses années, Alice Coffin est également membre du collectif La Barbe. « La barbe, traditionnellement pensée comme un attribut masculin, est devenue le signe historique détourné de La Barbe [28][28] Faire des vagues, Les mobilisations féministes en ligne, Josiane Jouët, Katharina Niemeyer, Bibia Pavard, Réseaux 2017/1 (n° 201), pages 21 à 57..» Ce symbole historique de virilité et de prestance devient, au sein du collectif, la marque de la futilité et du superficiel. Dans la même lignée, ce collectif a basé l’entièreté de sa charte graphique sur des références au passé : fontes mécanes avec un effet usé, gravures anciennes de mains directionnelles, de Marianne ou encore de barbes et moustaches pour illustrer les rubriques du site internet, même le fond possède une texture de papier un peu vieilli. Le collectif s’est ainsi totalement approprié ce symbole masculin de la barbe pour en faire leur outil de lutte. Les millitantes arborent chacune une barbe lors de leurs actions pleines de sarcasme, dans le but de tourner l’entre-soi masculin en ridicule. Ces groupes pourtant vieux d’à peine quelques années, revendiquent ces esthétiques vintages. « L’inscription dans une mémoire féministe visuelle permet au jeune collectif de créer une illusion de densité historique.»[29][29] Faire des vagues, Les mobilisations féministes en ligne, Josiane Jouët, Katharina Niemeyer, Bibia Pavard, Réseaux 2017/1 (n° 201), pages 21 à 57.
Bien que des modèles féminins existent déjà dans la culture française, leur nombre et leur diversité sont pour autant très réduits. C’est aussi ici que le design peut les donner à voir et donner envie au public de s’y intéresser comme le fait le compte instagram MèreLachaise. Ce dernier, adapté recemment en roman graphique, propose ainsi des illustrations et des récits détaillés sur les vies de fxmmes illustres enterrées au cimetière du Père Lachaise. Voir leurs visages et leurs noms est très important en termes de représentation. De plus, la démarche de la bande dessinée Culottées, par Pénélope Bagieu (2016), a permis à de nombreuses petites filles d’enfin pouvoir s’identifier à autre chose qu’une princesse blonde habillée de rose attendant passivement son prince. « Guerrière apache ou sirène hollywoodienne, gardienne de phare ou créatrice de trolls, gynécologue ou impératrice, les Culottées ont fait voler en éclats les préjugés [30][30] Culottées, des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent, volume 1, Pénélope Bagieu, Éditions Gallimard, 2016.». Les destins et représentations y sont d’une grande diversité en termes d’orientations sexuelles, d’ethnicités, de physiques et d’aspirations.
Suite à son incroyable succès, Culottées a été adaptée en une série animée en 2020 par France Télévisions, qui a su pousser plus loin la diversité en jouant avec les couleurs qui s’éloignent du réalisme, mais donnent davantage de force aux animations. Le son ajoute aussi une plus value à cette adaptation. Les protagonistes y sont admirablement doublées et chaque épisode s’ouvre sur un générique dansant rythmé par le cœur martial de voix féminines. Ce choix rappelle le jingle d’introduction du podcast féministe Yesss (encore une fois créé par Anaïs Bourdet, elle est décidément partout), connu pour ce même genre d’exclamations guerrières associées aux sons des tambours, donnant la parole aux warriors (guerrières), des fxmmes contant leurs victoires contre le sexisme.
La réalisatrice Léa Bordier tente, elle aussi, de donner à voir l’infinité de facettes que peut prendre la féminité à travers son projet Cher Corps. Chaque épisode, d’une dizaine de minutes, nous propose le portrait d’une femme qui raconte son rapport au corps et comment il a évolué à travers le temps et les évênements. Aurélie, Mai, Blaise, Mathilde, Mayalan, ces fxmmes possèdent des corps mais aussi des âges, des familles, des milieux sociaux, des identités de genre et des identités sexuelles très différentes, nous offrant un aperçu de leur vie dans une approche intime, comme une discussion privée dans un cocon de sécurité. Ce dernier est renforcé par le fond sonore composé systématiquement de musique jazz tandis que la caméra pose sur elles un regard très doux, ni voyeur ni sexualisant, où leurs mimiques, leurs imperfections ainsi que leurs anecdotes les rendent incroyablement attachantes. L’entièreté des témoignages est visionnable sur la chaîne Youtube de la réalisatrice. N’importe qui peut ainsi y accéder et s’identifier à leurs combats dans le corps d’une femme anorexique, grosse, noire, en situation de handicap, victime de viol, mutilée, hyperséxualisée trop jeune, se questionnant sur son genre et les normes qui l’entourent, etc. Le projet a aboutit à une adaptation de ces histoires en roman graphique, pour lequel Léa Bordier a pris soin de sélectionner 12 illustratrices différentes pour chacune des 12 histoires y figurant. La diversité des récits est ainsi directement renforcée par la diversité des pattes graphiques des artistes dont les traits et la mise en page renforcent les propos des témoignages. On remarque alors que là où Culottées, de Pénélope Bagieu, était parti du format de la bande dessinée pour être adapté au format audiovisuel, Cher Corps a eu le parcours inverse. On en revient à ce que j’évoquais dans la première partie lorsque j’expliquais que les millitant.e.s de la 4e vague mènent le combat féministe sur plusieurs fronts. Chaque projet est la plupart du temps adapté à plusieurs médias à la manière du blog et de l’édition PayeTaShnek ou des fiches éducatives de Julia Piétri.
On ressort de l’oubli les destins de fxmmes inspirantes pour en faire de nouveaux modèles, nous nous approprions les histoires déjà connues comme des figures féministes, mais il arrive aussi que nous détournions la lecture et l’image déplorables d’autres histoires de fxmmes pour nous les réapproprier sous un angle féministe. Ce fut le cas de Méduse, érigée en symbole monstrueux, avant d’être vaincue par Persée qui exploite par la suite son pouvoir contre ses propres ennemis à l’aide de sa tête décapitée. Depuis, Méduse est devenu une célébrissime icône féministe. Violée par Poséidon dans le temple d’Athéna, elle fût maudite par cette dernière et changée en créature aux cheveux de serpents, indésirable pour les hommes, dont nul.le ne peut croiser le regard sans se changer en pierre. « Si l’on y réfléchit bien, Méduse est le parfait exemple d’une histoire volée : le corps violé, privée de désir, le pouvoir usurpé par un homme. À travers les siècles, son mythe n’est d’ailleurs raconté que par des hommes dont certains voient en elle une castratrice. […] Pour d’autres, Méduse serait comme l’incarnation du female gaze. D’un coup d’œil, elle transforme les hommes en objets, elle en fait ses choses, tout en étant protégée de leur regard à eux [31][31] Medusa, Mythes et Meufs, Blanche Sabbah (@Lanuitremueparis) pour le compte instagram de Matin, quel journal, 8 juin 2021.». analyse à ce sujet Blanche Sabbah dans sa série de bandes dessinées Mythes et Meufs. A travers cette histoire, Méduse est devenue au cours des dernières décennies une icône féministe mais également un symbole de raliement pour les victimes de viol et d’agressions sexuelles. Nombreux sont ceux qui, sans comprendre la signification de ce geste, se plaignent du « trop grand nombre » de jeunes fxmmes “manquant d’originalité” car se faisant tatouer une Méduse sur le corps. Ils se moquent sans comprendre qu’il s’agit là justement de tout le propos. Trop de victimes, trop de fxmmes violées, agressées, tuées. Mais s’identifier à cette image mythologique aide ces fxmmes à se sentir moins seul.e.s, et en cela, le design peut jouer un rôle, dans la mesure où la façon dont un.e tatoueur.euse va réfléchir un tatouage s’approche grandement du travail d’un.e designer.euse graphique.
L’un des exemples les plus parlant de réhabilitation et réappropriation de figures féminines associées au Mal est celui du mythe de la sorcière. « Davantage encore que leurs aînées des années 70, les féministes actuelles semblent hantées par cette figure [celle des sorcières] [32][32] Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet, Éditions Zones, 2018, Résumé..» écrit Mona Chollet dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes, dont la lecture aura bouleversé mon féminisme. De nombreux attraits des feministes et des millitant.e.s queers sont comparables à cet héritage de la figure de la sorcière : la collection de pierres semi-précieuses, la fascination pour l’astrologie, les choix vestimentaires gommant les frontières entre les genres, l’engagement pour l’écologie et le respect de la nature, etc. Pourquoi un tel engouement féministe ? Pam Grossman tente de l’expliquer par ces mots : « Épouse, sœur, mère, vierge, putain : ces archétypes sont fondés sur les relations avec les autres. La sorcière, elle, tient debout toute seule [33][33] Pam Grossman, Avant-propos, in Taisia Kitaiskaia et Katy Horan, Literary Witches. A Celebration of Magical Women Writers, Seal Press, Berkeley, 2017..» Nous sommes ici bien loin de l’image passive de la muse, les modèles actuels, véhiculés par le paysage visuel, aspirent à l’autonomie, l’indépendance et la liberté de choix.
Reconquérir les représentations
Dans Sorcières, Mona Chollet explique par la suite que l’on ne peut se contenter de rejeter les systèmes symboliques, il faut les remplacer. Héroïnes, déesses, sorcières, démones, fxmmes fortes et indépendantes, les féministes créent de nouvelles mythologies.
« Dès lors, pour une femme, […] se nourrir de ses images, c’est chasser une représentation par une autre. C’est se recentrer, s’autoriser à être soi-même la source de son salut, puiser ses ressources en soi, au lieu de s’en remettre toujours à des figures masculines légitimes et providentielles.»[34][34] Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet, Éditions Zones, 2018.
Cette lutte pour des figures moins stéréotypées et plus diversifiées ont porté leurs fruits puisque l’on constate depuis quelques années un véritable effort de représentation dans les illustrations, les bandes dessinées, les films et les séries. Ces figures inspirantes apparaissent partout, même chez des géants de la pop culture que sont Marvel, Disney et Netflix. C’est cette même pop culture qui nourrit en continu la création de mèmes sur internet, qui n’avaient à l’origine pas de lien avec la lutte féministe. Comme évoqué dans la première partie, c’est Anna Toumazoff qui est passée maîtresse dans l’art de créer ces images virales humoristiques à travers le prisme du militantisme antisexiste : « Un fond social percutant résumé en une punchline, une image pop (dessin animé de votre enfance, série télé culte, people emblématique, chanteuse iconique), beaucoup de décalage, de la virulence, et le tour est joué : vous obtenez un mème féministe parfait [35][35] Pourquoi on ne peut (vraiment) pas se passer des mèmes féministes, Clément Arbrun, terrafemina.com, 3 juin 2020..» On remarque qu’Anna Toumazoff ne choisit jamais ses images au hasard. Les personnages féminins représentés dans ses mèmes sont toujours des icônes au sein de la pop culture (Les Supers Nanas de la série du même nom, Daenerys Targaryen de Game of Thrones, Blair Waldorf de Gossip Girl, Miranda Priestly dans Le Diable s’habille en Prada, les héroïnes des films de Hayao Miyazaki, l’actrice Zendaya, etc) tandis qu’elle exploite les images de figures masculines médiatisées (hommes politiques français, Eric Zemmour, Cyril Hanouna, Kev Adams, etc) pour les tourner en dérision et se moquer de leur misogynie assumée. Ces détournement d’images et de symbole par les millitant.e.s, dans la confection de leurs identité visuelles, de leurs actions voire de leurs mèmes, couplés très souvent à la parodie et la satire font partie intégrante de ce que Stéphanie Kunert appelle une sémioclastie créative (le terme de « sémioclastie » étant emprunté à Roland Barthes). Cette dernière « relève globalement d’un projet de réappropriation critique de la culture de masse par les minorités sexuelles [36][36] Dégenrer les codes : une pratique sémiotique de défigementStéphanie Kunert, Semen, 2012..» Anna Toumazoff s’approprie et maîtrise parfaitement les codes de la culture mème à travers ses choix de police de caractère, de punchlines en franglais et d’images connues de la culture populaire. Elle en fait une arme d’activisme numérique mais aussi un outil d’éducation par le biais de l’humour, dont la viralité et l’apparente légèreté multiplient l’efficacité dans cet Internet pétri de misogynie.
Nous sommes bien loin de l’idéal des pionniers du Web qui rêvaient d’une « communauté atopique, déterritorialisée et ouverte ». « Avec le recul, on comprend que de telles aspirations et l’homogénéité sociale et culturelle de leurs détenteurs explique largement la cécité idéologique dont à fait preuve la société de l’information et de la communication naissante en prétendant qu’elle allait abolir les effets de l’inégale distribution des ressources culturelles et sociales[37][37] Culture Numérique, Dominique Cardon, Édition Presses de Sciences-Po, 2021, p62..» Malheureusement, les inégalités sociales telles que le sexisme, le racisme ou encore l’homophobie se perpétuent dans les espaces en ligne, constituant un objet de lutte supplémentaire pour les activistes de la 4e vague. Les réseaux sociaux ainsi que les jeux vidéos sont devenus des espaces supplémentaires où les fxmmes subissent encore et encore les violences de la société patriarcale contre lesquelles les gérants de ces grandes entreprises peinent à prendre des mesures réelles. Vous l’aurez compris, la 4e vague féministe, en même temps qu’elle a pu s’emparer de nouveaux espaces publics pour milliter, subie par la même occasion les nouveaux moyens d’opressions sexistes par leur biais. On aurait pu penser que l’anonymat rendu possible sur internet et les jeux vidéo permettrait, au moins dans ces espaces numériques, d’effacer les violences sexistes, homophobes et racistes.« En réalité, il apparaîtra très vite que la frontière entre monde réel et virtuel n’est pas si étanche et que les inégalités de ressources sociales et culturelles entre internautes s’exercent aussi dans les espaces en ligne.»[38][38] Culture Numérique, Dominique Cardon, Édition Presses de Sciences-Po, 2021, p62.
Nier nos identités de fxmmes ne résoudrait en rien ce problème profondément sociétal alors les millitant.e.s luttent au grand jour sur les réseaux sociaux et à l’aide du design graphique pour éduquer les prochaines générations comme les actuelles. La notion d’appropriation est au cœur de cet activisme en ligne puisque, comme nous l’avons vu avec l’exemple des mèmes, les réseaux sociaux permettent de reprendre et répondre constamment à des propos ou des créations visuelles. J’ai le souvenir encore frais de ce jour de mai 2021 où, dans un communiqué retentissant, quatre activistes et un collectif féministe très connues de la communauté, avaient annoncé quitter la plateforme Instagram au profit de Patreon avant d’assigner le groupe Facebook en justice. Shadowbanned et épuisées par la censure du géant des réseaux sur leurs publications, confrontées à l’innaction de celui-ci face aux raids de cyberharcellement qu’elles subissent, Clit Révolution, La Prédiction, Mécréantes, Lusted Men et Merci Beaucul tentent à plusieurs reprises de lui faire révéler sa politique de modération, sans succès. Elles ont finalement pris la décision d’user de leur influence pour faire pression sur les pouvoirs en place. Ce combat épuisant et constant pour la représentation et l’éducation sur les réseaux sociaux illustre parfaitement cette citation de Donna Haraway : « La technologie n’est pas neutre. Nous sommes à l’intérieur de ce que nous faisons et c’est à l’intérieur de nous. Nous vivons dans un monde de connections — et tout ce qui est fait ou pas fait a de l’importance.» [39][39] “Technology is not neutral. We’re inside of what we make, and it’s inside of us. We’re living in a world of connections — and it matters which ones get made and unmade.” A Cyborg Manifesto : Science, Technology, and Socialist-feminism in the Late Twentieth Century, Donna Haraway, 1991.
Les millitant.e.s, extrêmement actif.ve.s, traitent tous les enjeux du féminisme intersectionnel, au plus proche de l’actualité, comme le harcèlement de rue, le mansplaning, les inégalités raciales, les injonctions à la beauté, etc. Les réseaux sociaux constituent souvent le royaume du paraître, cette dernière notion est un point sur lequel énormément de féministes insistent à travers leur travail de représentations. L’objectif est de se débarrasser le plus possible des injonctions paradoxales faites aux femmes quant à leur apparence à travers les médias et à travers l’art. Ces standards inatteignables que nous connaissons toutes, « exigent des lectrices qu’elles soient “elles-mêmes”, qu’elles “trouvent leur propre style”, tout en leur donnant le choix entre un éventail très restreint de panoplies, voire en multipliant les prescriptions autoritaires et extrêmement précises [40][40] “Beauté Fatale, Mona Chollet, La Découverte Poche, Chapitre 2, 2015.». Là où les Guerilla Girls américaines, en 1989, avaient éveillé les consciences sur la dichotomie présentant, dans les musées, l’omniprésence des femmes en tant que muses ainsi que leur absence en tant qu’artistes, on constate de surcroît le mattraquage d’une représentation quasi unique de LA femme. « Sur nos murs, sur nos écrans, dans les pages des magazines, un seul type de femme s’impose donc : le plus souvent blanche, certes, mais aussi jeune, mince, sexy, apprétée [41][41] “Beauté Fatale, Mona Chollet, La Découverte Poche, Chapitre 2, 2015..» On constate le pouvoir des images, et par conséquent du design, dans la façon dont ils trient les caractères physiques considérés comme représentables et donc attirants. Ce tri relève non seulement de la misogynie mais également du racisme, de la grossophobie, du validisme, de l’agisme, et j’en passe.
« Dans le long travail de déconstruction qu’est une vie passée en civilisation féminicidaire, les films sont une arme fatale [42][42] Le génie lesbien, Alice Coffin, Éditions Grasset, 2020, Les pervers pépères du cinéma, page 216..» écrit Alice Coffin. Un exemple très parlant de l’importance de la diversité dans les représentations est celui de la vidéo de cette petite fille à lunettes et aux cheveux bouclés regardant le dernier Disney, Encanto, avec sa mère. « Regarde Maman ! C’est moi ! » s’écrit-elle, folle de joie, à la seconde où l’héroïne du film, Mirabel, apparait à l’écran. Comme j’aurai voulu avoir la chance de connaître une héroïne à lunettes à son âge, moi qui ai passé mon enfance et une bonne partie de mon adolescence persuadée d’être laide en raison de mes lunettes. Pourquoi ? Parce qu’aucune figure à laquelle je m’identifiais n’en possédait. Pourtant blanche, blonde et mince, j’étais loin d’être à plaindre dans la perception que la société avait des enfants comme moi. Mais cette petite fille s’est également identifiée à Mirabel en raison de ses origines latines et de ses cheveux bouclés. Il aura fallu les succès retentissant de Coco, Encanto et même Vaiana auprès des communautés les ayant inspirés, pour que Disney réalise d’immenses progrès en termes de diversité et d’inclusion. Les réticences comme les avancées étant souvent motivées par le profit, les décideurs marketting du film ont choisi de produire moins d’exemplaires de la figurine de Luisa, la cadette grande, musclée et angoissée, au profit d’Isabella, l’ainée gracieuse et jolie. Petit.e.s et grand.e.s se sont au final bien plus identifié.e.s à Luisa, dont les figurines ont très vite été en rupture de stock alors que celles de sa sœur peinent à se vendre. Plus récemment encore, j’ai été marquée par la sortie de la bande annonce de La Petite Sirène, qui a créé une immense polémique auxprès des groupes conservateurs en raison du choix inédit pour l’actrice principale. L’actrice américaine Halle Bailey a alors subit un déferlement de haine raciste. En réaction, les réseaux sociaux ont vu affluer des dizaines de vidéos de parents filmant la réaction de leurs petites filles noires en découvrant la bande annonce. Je suis chaque fois touchée par les yeux émerveillés que les petites tournent vers leurs parents en découvrant le visage de l’actrice’, s’écriant folles de joie « She’s brown ! Look ! She’s brown !! » (« Elle est noire ! Regarde ! Elle est noire ! »).
Chez Netflix également, la diversité des représentations a fait un immense bond en avant, bien qu’aussi principalement motivé par le profit. Les Chroniques de Bridgerton, Orange is the new black ou encore Sex Education doivent une grande partie de leur succès à la diversité de leur casting. Sex Education, particulièrement apprécié des fans qui attendent actuellement la sortie de la 4ème saison, comporte un panel d’acteur.rice.s d’une immense diversité d’origines, de genres et d’orientations sexuelles. La série prend place dans le lycée de Moordale au sein duquel nous suivons l’évolution de divers personnages et leurs problèmes à travers la découverte de leurs sexualités. Sans tabou, elle aborde de nombreux sujets comme le danger de l’ignorance et la désinformation autour du sexe, la sororité, le harcèlement sexuel, le vaginisme, l’asexualité, etc, sous un angle particulièrement bienveillant. A la sortie de la saison 2, en janvier 2020, Netflix s’offre les services de Charlotte Abramow pour concevoir et réaliser Le Petit Manuel Sex Education ainsi qu’une campagne d’affichage pour le promouvoir lui et la série. « Un petit manuel pour parler de cul sans tabous et pour aborder les bases d’une sexualité plus épanouie, où le consentement, le respect et l’écoute de soi et de l’autre sont les lignes conductrices[43][43] Le Petit Manuel de Sex Education, Charlotte Abramow, charlotteabramow.com, 2021.». Au sein de cette édition de 64 pages, Charlotte Abramow s’approprie les tabous et les enjeux de la série comme de la sexualité pour les traiter par le prisme de la photographie. Cette dernière est caractérisée par des plans très colorés avec des personnages dont la diversité s’exprime jusque dans leurs tenues originales. La photographie s’allie à la typographie, parfois manuscrite et qui rappelle les slogans des Colleur.se.s, aux illustrations et aux schémas de sorte à transmettre le plus possible aux plus jeunes spectateurs une vision déculpabilisante et saine de la sexualité. Ce travail évoque les publications de Julia Piétri au sein du Gang du Clito pour lutter contre la désinformation autour de la sexualité, notamment féminine. Il s’agit là encore une fois de s’approprier nos corps et nos sexualités pour briser le tabou qui les entoure en passant par l’appropriation des termes et des représentations qui les désignent. A ce propos, l’illustratrice Jüne Plã, a basé l’entièreté de son compte instagram Jouissance Club (949 000 abonné.e.s) sur la façon dont, à travers le dessin, elle pouvait s’approprier et transmettre des pratiques sexuelles originales dans le respect mutuel. Elle aborde aussi bien le plaisir féminin que le plaisir masculin et tente de s’éloigner du schéma de pensée selon lequel sexe = pénétration. Ses illustrations, entre schéma et « cartographie du plaisir », ont offert de précieux conseils à de nombreux couples ou personnes seules avant d’être édité par les éditions Marabout en 2020. Face à son succès, le livre a par la suite été traduit et publié partout dans le monde.
Ces travaux traitant chacun à leur façon de l’appropriation des représentations dans les différents espaces publics nous démontrent à quel point le design peut y jouer un rôle central dans sa manière d’allier images et messages. « Le design est un reflet de la culture, et si nous n’incluons pas la diversité dans notre appréhension de ce qu’est le design, non seulement nous échouons à répondre adéquatement aux besoins de la société, mais nous serions en fait coupables de perpétuer les vices de celle-ci [44][44] Essai dans Creative Review, Anoushka Khandwala, 2018.». La 4e vague féministe, pouvant désormais accéder plus facilement à l’espace public qu’est Internet, se fait un devoir de changer les représentations pour offrir un aperçu plus inclusif du monde.
C’est ce qu’à fait Charlotte Abramow pour Sex Education , entre autres, mais également dans l’entièreté de son travail. En effet, la photographe est devenue spécialiste de projets féministes militants à travers l’image comme Vulvotopia ou encore This is not consent dans laquelle elle s’approprie un fait divers et y réagit par le biais de son champ de prédilection. Charlotte Abramow est également connue pour avoir réalisé le clip de Balance ton quoi, dans lequel la chanteuse Angèle s’approprie l’équivalent francophone de #MeToo, #BalanceTonPorc. Là où la chanson aborde le sujet du sexisme, du harcèlement sexuel, des représentations et la légitimité de la colère féministe, le clip parvient, dans une esthétique comparable aux travaux réalisés pour Sex Education, à y ajouter d’autres thématiques. Les images figurent la pilosité de la chanteuse tandis que la mise en scène du tribunal féministe fait écho aux paroles crues de la chanson et à l’actualité. Dans la séquence animée, ce sont les lettres « o » du mot « no » qui viennent stopper un harceleur et on observe également une critique de la justice et des institution à travers un homme en costume écrivant « blabla » au rouge à lèvre sur son rapport durant le procès. Après une séquence jouée au sein de « l’Académie anti-sexisme », le clip reprend sur la dénonciation des inégalités salariales sur des critères sexistes et racistes. Plus tard, deux autres fxmmes portent des armes sur lesquelles sont inscrits les mots « communication » et « empathy » pour symboliser les outils du consentement. Le clip réussit non seulement à enrichir les paroles de la chanson mais également à nous faire une belle démonstration des enjeux de représentation dans le féminisme intersectionnel avec un panel de personnages, de tous les âges et de toutes les couleurs. Charlotte Abramow démontre là parfaitement sa maîtrise des enjeux féministes ainsi que des images et symboles qui y sont associés pour en faire des métaphores visuelles dans ses créations.
Sa façon de dépeindre les féminités dans leur plus grande diversité me rappelle énormément les séries photographiques de Tay Calenda, une photoreporter et millitante féministe devenue la photographe officielle des colleur.euse.s parisien.ne.s et spécialisée dans les grands mouvements sociaux. Habitués que nous sommes aux femmes lisses des publicités, ses clichés ont ceci de fascinant qu’ils donnent à voir de vraies fxmmes, dans leurs colères, leurs joies, leurs défauts, leurs actions, etc. Les millitant.e.s communiquant.e.s de la 4e vague utilisent ainsi leur savoir-faire et leur champ de prédilection pour impacter à leur échelle les représentations. IELS se les approprient.
Au cours de mon adolescence, j’ai été très tôt passionnée de dessin et d’illustration, ce qui m’a naturellement conduite à suivre des illustratrices auxquelles je m’identifiais. Leur trait a évolué en même temps que je grandissais et leurs créations ont fait mûrir mon féminisme. J’étais très intriguée par les dessins de Marie Boiseau tant les personnages qu’elle représentait étaient éloignés de mon environment visuel et tant, paradoxalement, ils me semblaient plus réels. Marie Boiseau illustre à merveille la diversité des corps dont elle n’hésite pas à représenter le gras, la pilosité, les vergetures et les rides. Elle dessine de vraies fxmmes heureuses dans leurs corps, leurs vêtements ainsi que leurs univers et s’inscrit parfaitement dans le mouvement body positive promouvant la décomplexion face au corps et à la sexualité. À ce féminisme à transmission visuelle se sont ajoutées les bandes dessinées de @Lanuitremueparis, Blanche Sabbah, dont j’ai déjà longuement parlé, ainsi que celles de Mikankey. De nombreuses publications de cette dernière m’ont ouvert les yeux grâce à ses visuels aux traits et textes impactants, parmi elles, celle sur le rejet du rose de la part de certaines jeunes filles (dont je faisais partie) qui serait dû à du sexisme intériorisé. Son post sur le mépris à l’égard des fans de boys band révélant une misogynie sociétale (« Soyons honnête, ce mépris musical va souvent de pair avec un public que l’imaginaire collectif ou les médias considèrent comme féminin, jeune et par conséquent écervelé [45][45] Comment expliquer le mépris à l’égard des fans de boy’s band ?, Mikankey, 5 février 2021.». ) avait également eu l’effet d’un coup de poing sur ce que je pensais savoir. Leurs travaux m’ont apporté les premières réflexions, remises en question et références féministes dont j’avais besoin pour aller plus loin. Elles m’ont donné envie de lire et voir bien d’autres travaux féministes qui m’ont eux-mêmes conduite à découvrir les illustrations d’Alice Dès, travaillant sur le livre et la web série feministe animée Clit Révolution aux côtés de Sarah Constantin et Elvire Duvelle-Charles, mais également des bannières pour le collectif Osez le Féminisme. Ces créatrices du champ du design graphique que j’ai vu évoluer ont fini par se faire leur place au sein du monde de la publicité. De plus en plus, je voyais leurs illustrations apparaître tantôt pour des affiches de festival, tantôt des livrets du Planning Familial ou encore pour designer des pochettes Cabaia. J’ai été très heureuse de les voir réseauter et se voir enfin offrir des opportunités par de grandes institutions qui laissaient jusqu’à présent ces travaux à des gens qui n’étaient bien souvent pas dans l’engagement pour la cause féministe. J’ai conscience que le chemin est encore long mais c’est en nous appropriant petit à petit les places qui nous sont dues dans le paysage visuel que forment les expositions, les livres, les émissions, les sites internet, etc, que nous construisons un monde meilleur pour les futures féministes.
